Saint Joseph : L’architecte de l’ombre derrière le génie de Gaudí
Si la Sagrada Família s’apprête à devenir le plus haut sommet de la chrétienté, on oublie souvent que sa première pierre ne fut pas posée pour la gloire d’un architecte, mais sous l’égide de Saint Joseph. En pleine révolution industrielle, le patron des artisans est devenu la clé de voûte d’un projet destiné à racheter l’âme de Barcelone.
À la fin du XIXe siècle, Barcelone est une ville en ébullition, déchirée par les luttes sociales et l’athéisme montant. En 1866, un libraire dévot, Josep Maria Bocabella, fonde l’Association spirituelle des dévots de Saint Joseph. Son ambition est claire : édifier un temple « expiatoire » pour protéger la famille traditionnelle face au chaos de la modernité. Pour Bocabella, Joseph est le rempart idéal. Modèle d’humilité, de silence et de travail manuel, il est le saint capable de parler au cœur d’une classe ouvrière déracinée par les usines.
Le modèle de Joseph, réponse aux crises sociales et économiques
Lorsqu’Antoni Gaudí reprend le chantier en 1883, il ne se contente pas de suivre cette consigne ; il l’élève au rang de mystique absolue. Pour cet architecte qui vit désormais comme un ascète, Joseph n’est pas seulement un personnage biblique, c’est un compagnon de route. Gaudí se considère lui-même comme un « ouvrier du Seigneur », un artisan travaillant dans l’ombre du Créateur, à l’image du charpentier de Nazareth.
Le choix de la Sainte Famille comme thème central permet à Gaudí d’humaniser le sacré. Sur la façade de la Naissance, l’une des rares qu’il a vue achevée, Joseph occupe une place de choix. Il n’est pas représenté comme un vieillard lointain, mais comme un père protecteur, ancré dans la réalité. Gaudí pousse le réalisme jusqu’à utiliser les artisans du chantier et les habitants du quartier comme modèles pour ses statues. En sculptant le visage d’un tailleur de pierre local pour figurer un saint, il envoie un message puissant : la sainteté est accessible à tous par le travail quotidien.
L’héritage de Saint Joseph imprègne chaque strate de la basilique, de la crypte où il est honoré jusqu’à la structure même des tours. En érigeant ce « catéchisme de pierre », Gaudí a transformé le vœu pieux de Bocabella en une œuvre universelle. Aujourd’hui, alors que la tour de Jésus-Christ s’élève vers les nuages, elle s’appuie sur une base dont Joseph reste le gardien silencieux, rappelant que pour toucher le ciel, l’édifice a d’abord dû s’enraciner dans la dignité de la terre et du labeur manuel.
Voici les principaux symboles spécifiques à Saint Joseph que l’on peut observer :
Saint Joseph dans la Crypte : Le cœur du culte
La crypte est le premier lieu construit et c’est là que l’influence de l’Association des dévots de Saint Joseph est la plus palpable. La Chapelle de Saint Joseph : Située au centre de la déambulation, elle lui est entièrement dédiée. On y trouve une image du saint entouré de lys, symbole de pureté.
Les outils de charpentier : Dans les détails ornementaux et les chapiteaux de cette zone, Gaudí a intégré des représentations d’outils artisanaux (scies, marteaux, équerres), transformant les instruments de travail manuel en objets de vénération religieuse.
Saint Joseph sur la Façade de la Naissance : Le père protecteur
C’est sur cette façade, la seule que Gaudí a dirigée de son vivant, que Joseph est le plus « humain ».
Le lys (ou le bâton fleuri) : C’est le symbole iconographique le plus célèbre de Joseph. Selon la tradition, son bâton aurait fleuri pour le désigner comme l’époux de Marie. On retrouve ces fleurs sculptées avec une précision botanique dans le portail central, appelé le Portail de la Charité.
La posture de protection : Contrairement à l’art classique qui le met souvent en retrait, Gaudí place Joseph au centre de la scène de la Nativité, les mains ouvertes ou posées près de l’Enfant, symbolisant son rôle de gardien de la Sainte Famille.
Le cyprès de la vie : Au sommet du portail de la Charité se dresse un cyprès en pierre verte. Bien qu’il symbolise l’amour du Christ, Joseph est considéré par Gaudí comme la racine terrestre qui permet à cet arbre de s’élever.
Saint Joseph sur la Façade de la Passion : Le silence et la douleur
Bien que cette façade traite de la mort du Christ, la présence de Joseph y est symbolique :
La généalogie : Joseph est représenté comme le descendant de la lignée de David. Les symboles de la royauté humble (la couronne de David associée à des outils de travail) rappellent son origine noble mais sa vie modeste.
Saint Joseph sur la Tour de Saint Joseph (en projet)
Dans le plan final des 18 tours de la basilique :
L’une des quatre tours des Évangélistes (celle de Saint Matthieu) est souvent associée symboliquement à la figure paternelle et humaine de Joseph dans les commentaires théologiques de l’œuvre.
Cependant, sa véritable présence architecturale se trouve dans les clochers qui lui sont dédiés sur les façades latérales, marqués par des inscriptions « Sanctus Joseph » et des motifs végétaux rappelant la flore de Terre Sainte.
Saint Joseph, symbolisme floral : Le Nard
En plus du lys, Gaudí utilise souvent le nard pour représenter Joseph. Dans la tradition chrétienne, le nard est une fleur qui symbolise la protection et la bienveillance du père nourricier. On retrouve ces motifs dans les frises qui ornent les parties hautes du temple.
Bref, pour Gaudí, Joseph n’est pas un figurant. Il est représenté par les outils (le travail), les lys (la pureté) et le silence (l’architecture robuste et humble). C’est le saint qui permet au projet de tenir debout, tant sur le plan spirituel que matériel.






